lundi 16 mai 2011



INTACTS









Epars, niais... peu épargnés en somme par la caillasse des chemins empruntés, empreints de teintes en brun, teintés d'emprunts, travestis, traversés... encore intacts: mes pieds!
Nus, cornés, malmenés, bien menés, voyageurs.
Âme crevassée, cœur cabossé, cerveau blessé, tête tabassée, corps harassé….: encore intacts!
Et dans les yeux l’impact de l’univers entier….
Intacts dans le regard, tous les ciels étoilés, les poubelles éventrées, les amours envolées…
Et dans la bouche, compact, le goût des exilés.
Amer. Salé. Plombé. Soufflé. 



Dans les narines, inouïe, l’âpre odeur des charniers.


Dans chaque pore, implacables, les séquelles du passé.
Dans chaque port, pitoyables, des barques abandonnées…
De l’asséché, du désossé, du trépassé.


A terre mais intacte, je peux me relever.
Genoux cabossés, coudes éraflés, souvenirs écorchés.
Entité privée d’air, de l’essentielle essence des partances étrangères…
Bien loin des exclusions de cette terre-cercueil, enfin dans l’expulsion de cette mère de deuil…! Océans de clarté, Océans ravagés, Océans destructeurs, tumultueux, mauvais: prêts à nous engloutir… et prêts à nous ouvrir mille et une terres d’accueil… de l’autre côté des mers, le face à face de l’eau, les îles démembrées….
Ailes arrachées. Rêves avortés. Destinée amputée.
Gâchis. Frichti des sentiments. Violation des promesses.
J’ai appris: je suis ce sang qui ne ment pas, alluvion de tendresse….
(….)
De la vie, l’impact.
De la mort, l’impact.
Entre les deux le pacte, que l’on doit respecter.


Incapacité d’opacité.
Incompatible avec la bible.
Inapte à l’inepte.
Allergique au fric.
Infiniment perdue. Etonnement présente. Etrangement globale.
(….)
Si je pouvais, oh! si je pouvais….
Si j’avais ce pouvoir, inoxydable armure, d’être ici bas sur Terre sacrée Miss Univers….. je mettrais mon cœur pur au service d’une armée qui efface les bavures, épure les saletés….

Et rend à l'être humain sa place de baladin *_*/








Plongée dans l'univers de la + que talentueuse Cécile Chopin, amie de mon coeur : )

https://www.facebook.com/l.php?u=http%3A%2F%2Fwww.myspace.com%2Fcecilechopin&h=a82a7

JE NE VOUS DIRAI PAS... (Poésie chantée)

Je ne vous dirai pas l'amour qui me submerge 
La douceur éthérée d'une aube qui traînasse
L'impétueux roulis qui, parti de la berge,
Entraîne un corps mourant dans un fou face à face

Je ne vous dirai pas le poignard dans les os
Ni le bruit dans le dos qui fait qu'on accélère
Le bruissement interne du vol des oiseaux
Les cormorans fugueurs qui se saoulent de mer

Je ne vous dirai pas l'enfer des gens qui fuient
Le goût de la tristesse quand elle est contenue
Mes temps de fugitive et mes folles envies
De transcender les heures, de vagabonder nue

Je ne vous dirai pas l'orage survolté
Le bout de ciel en vrac qui pleure entre mes mains
Le baiser déposé sur des lèvres-fraisier
Et mes seins avalanche s'abattant sur ses reins

Je ne vous dirai pas l'amour au flanc des fées
Ces secrets que je broie plutôt que de les dire
Le langage incompris des êtres libres ou laids
Le murmure des émois, les douleurs qui empirent  

Je ne vous dirai pas la chute vertigineuse
L'infini tournoiement de l'humain dans l'espace
Ni la trace fugace d'une yole hasardeuse
Qui se tue le regard à surveiller ses nasses

Je ne vous dirai pas le goût poisson grillé
Le pacifique intime d'un océan lointain
La fleur de rocaille,le pas lent, isolé
D'un enfant qui se pend au palan du destin

Je ne vous dirai pas le coeur désaffecté
Les rails sans issue et les voies de garage
Ni la rage affolante d'un monde qui bat violet
Et les corps violés, et les contrées sauvages

Je ne vous dirai pas bien sûr si j'ai tort
Ni mes failles pollen ni la braise des mots
Et le sable en poussière quand le vent est trop fort
Et qu'il s'immisce en tout même au coeur des tombeaux

Je ne vous dirai pas le rire qui explose
Eclaté en pépite qui roule roule roule
La couleur irisée de ce rire eau de prose
Qui plonge nu en nous et la soif qui en découle

Je ne vous dirai pas la montée de l'échelle
Infiniment trop haute, infiniment trop bois
Aussi la vida bella, la vie qui en sort, celle
Qui ensorcelle tout et vous livre, aux abois

Je ne vous dirai pas la joie de vous connaître 
La caresse encore vierge d'un oeil qui vient de naître
Et au fin fond des jours et aux confins des nuits
L'envoûtant son que fait le corps quand il jouit

Je tairai tout autant la discrimination
Incessamment subie par l'hémisphère droit
L'implacable gelure, l'atroce glaciation
Quand la passion se meut en un pieu dur et froid 

Je ne vous dirai rien de ce qui me fracasse
Ce qui me tue, me glace, m'effraie, me nuit, me lasse
Ne dirai pas non plus la joue mouillée émue
D'être si malheureuse de l'avoir perdu.....
 
...Je vous dirai pourtant comme vous m'êtes précieux
Comme le chagrin aux yeux n'est plus qu'un éphémère
Quand, m'imprégnant du chant de vos coeurs valeureux,
De votre  présence douce  je me nourris, légère...
 PRIMUS TEMPUS VITAE!* (* Le printemps de la Vie)
Une nouvelle de Stéphanie Bellido
Illustrations: Cécile Chopin


«Il n'y a plus de saisons » : la phrase d'avril !
 Les mimosas embaument un air glacé, les dernières jonquilles frissonnent aux vents froids, les vergers en fleurs subissent les grêlons... Même les cloches, cette année, furent précédées de neige !
- « Tantine, nous partons peindre au bord du lac, nous avons pris de l'eau et des sandwiches, nous serons de retour avant la nuit ! »
- « D'accord mes poussins, vous avez bien raison de profiter du soleil, il est si timide en ce moment ! Ne dépassez pas la ligne de mère, prenez vos chevalets, soyez créatifs, marchez vigilants et... »
Nous avons délicatement refermé la porte sur ses mots bienveillants : quand Tante Paula commence, on ne l'arrête plus.
« La ligne de mère » c'est la ligne interdite : virtuelle, elle nous aide à nous fixer une conduite mentale. C'est la limite que nous imposait maman quand elle était encore vivante.
« Après la ligne » nous disait-elle, « imaginez un ravin par delà lequel, à plus de mille mètres « d'abrupteté », c'est la mer déchaînée... Si vous franchissez cette ligne, vous dégringolez, vous vous déchiquetez sur les rochers, vous vous noyez ... J'ai lissé vos ailes pour que vous voliez, mes anges, pas pour que vous tombiez! »
Voilà plus de trois ans que maman est morte et, qu'avec l'indéfectible soutien de sa soeur - notre tante Paula - nous perpétuons avidement le respect de « la ligne de mère ».
Papa, on ne le connaît pas. Quand il a pris le large, nous barbotions encore dans l'amniotique... C'est un virus au joli nom qui a tué maman : le «Papillomavirus ».
Alors qu'elle ne pouvait plus nous cacher sa maladie, elle nous racontait qu'elle n'avait pas su voir à temps qu'un cocon de rien du tout s'était pris pour un embryon et avait élu domicile au creux d'elle-même, sur les parois de cet utérus qui avait, durant huit mois et onze jours, abrité nos oeufs, qui nous avait protégés avant de nous expulser au monde.

Lorsque Maman avait découvert l'intrus, cela faisait plus de neuf ans qu'il la squattait : il avait pris son temps pour s'étoffer, éclore, passer de chrysalide à papillon géant ; elle nous montrait alors des illustrations d'Uranies, ces grands papillons malgaches aux vives couleurs.
Nous avions onze ans à l'époque et imaginions sans peine ce merveilleux insecte voleter au sein des entrailles de notre mère : du coup, nous la trouvions belle, sa maladie... Maintenant, quand j'évoque avec ma soeur la mort de maman, nous aimons parler d'Uranie plutôt que de cancer de l'utérus.
C'est d'ailleurs depuis, que ma soeur est férue de ces lépidoptères. Elle s'amuse à poétiser notre vie par l'évocation fréquente de leurs divines appellations : elle est ainsi devenue incollable sur les ailes des « paons de jour » ou « paons de nuit », sur le jaune vif des « citrons de Provence », la grâce de la « Zygène de la filipendule », le duvet du « Bombyx de l'ailante », ou le montagnard « Apollon ». Notre préféré entre tous reste l'Uranie de Madagascar, avec un petit faible pour le « sphinx tête-de mort » et le « cupidon » bien sûr ! Grâce à ma soeur et ses papillons, nous voyageons !


Louba et moi sommes faux jumeaux et heureux de l'être. Nous allons à présent sur nos quinze ans et portons avec fierté les prénoms dénichés par notre mère : Louba signifie courage et Irian (moi) prône les papous. Maman nous a tellement appris, que nous la portons en nous chaque jour que Dieu fait : grâce à elle, nous savons que le printemps est le « premier temps » dans l'hémisphère nord et que, jusqu'au 16ème siècle, il délimitait le commencement de l'année. Ou encore que les japonais ont la terreur du chiffre quatre parce que quatre en japonais se prononce « la mort ».
Elle nous parlait aussi des « grands » de ce monde : Gandhi, mère Térésa, le Dalaï-lama, le commandant Massoud, Robert Badinter, Maud Mannoni, Pablo Neruda ...
Elle nous a façonnés à l'Art (de vivre, d'Aimer, de peindre, d'être ...), conditionnés à la Nature et à l'humilité (« A l'origine l'homme est à l'image de la planète qui est à l'image de l'homme, et ça n'est pas ragoûtant ! »), et pétris de valeurs humaines (la vérité, l'action juste, la Paix, l'amour, la non-violence).
Depuis notre plus jeune âge, elle nous répétait des phrases que nous ne comprenions guère mais qui nous berçaient agréablement : « un humain doté de valeurs humaines est un humain global, intègre dans le sens que sa personnalité est intégrale ! un humain amputé ne serait-ce que d'une de ces valeurs ne sera jamais qu'un être morcelé..."

Vers huit ans, nous avons commencé à saisir ce qu'elle souhaitait nous enseigner, nous « léguer » précisait-elle.
Elle en était heureuse et souriait tendrement en disant que nous avions poussé dans le bon germinoir. Qu'il y aurait ensuite l'étape « mûrisserie ». Elle en parlait avec sa soeur, lui passait le relais l'air de rien... À sa mort, son élévation (elle préférait ce mot à « éducation ») a définitivement porté ses fruits, devenant pour Louba et moi un véritable repère dans notre construction, une pensée-phare qui nous aide à grandir droits.
Quand nous vivions auprès d'elle, nous habitions Pau et pas une semaine ne s'écoulait sans qu'elle ne nous fasse découvrir un coin d'oxygène au coeur de la cité.
Nous garderons toujours de Pau le souvenir d'une ville qui respire. Des racines bios, logique !


Pour l'heure, nous nous forgeons le souffle à Eslourenties et pêchons les poissons du lac. Lorsque tante Paula et oncle Noé nous ont recueillis, je peux affirmer qu'ils n'ont jamais voulu remplacer maman mais bien au contraire la perpétuer. Comme elle a fait don de ses organes, nous sommes heureux et fiers d'imaginer que des êtres sont en vie grâce à elle, respirent par ses poumons, battent par son coeur, voient par ses yeux...
Forts de son exemple, nous attendons d'atteindre l'âge légal afin de donner nous aussi tout ce que l'on peut donner : « On peut très bien vivre avec un seul rein » scande parfois Louba. Elle, tant qu'il lui reste ses papillons... En attendant, il a tellement plu ces derniers temps que nos corps sont imprégnés d'humidité ! D'ailleurs, Louba, en ce moment, pleure plus qu'à son habitude : elle ne dit pas « laissez-moi,
je pleure », elle dit « laissez-moi, je m'évapore ».
J'adore ma soeur.
Plus tard, elle voudrait devenir « grande exploratrice ».Moi, ce serait plutôt inventeur, mais je me suis promis, par égard pour mon prénom, d'entreprendre un grand voyage en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Louba et moi rêvons ensemble sur les aventures qui nous y attendent. Traverser des cours d'eau transformés en torrents par des pluies diluviennes, naviguer en pirogue sur des rivières inexplorées, dépecer des crocodiles, parcourir des bouts de terres inexistants sur les cartes, à dos d'étalon arabe, nous régaler du « Pandanus » au goût de Ketchup, apprendre la chasse à l'arc, nous peindre le corps à l'ocre naturel...
Ah ! ça ! Rêver, nous en raffolons, ma soeur et moi !.
(...)
Mais aujourd'hui, nous sommes dimanche, un dimanche d'avril à Eslourenties, et ce n'est pas le
fleuve Sepik que nous allons peindre mais le lac béarnais et sa digue.
Nous affectionnons cet endroit qui nous offre un environnement serein et porteur d'une valeur qui nous touche : le développement durable.
Et puis, d'ici l'année prochaine, nous pourrons pagayer sur le stade d'eaux vives de Pau, un véritable avant goût de Papou ! Enfin, si d'ici là, le miracle perdure et qu'aucune matière chimique et dangereuse ne provoque une pollution majeure !
Nous avons pris soin d'apporter avec nous un sachet de bliblis, ces pois chiches grillés dont nous raffolons et qui nous empâtent la bouche. Nous les grignotons tout le long du jour quand nous peignons, ce qui nous fait ingurgiter en suivant trois litres d'eau. C'est fou comme c'est sec et salé, les bliblis ! Notre mère les adorait et c'est ainsi : les bliblis nous inspirent autant qu'un paysage ! Louba aime à dire que les bliblis sont un « paysage intérieur ». Je vois ce qu'elle veut dire.
Au lac, nous n'apportons jamais nos portables. Un portable dans la nature, on trouve ça insultant. Sauf en forêt ou en montagne. On ne sait jamais, un printemps peut toujours être le dernier, nous ne sommes finalement pas moins vulnérables qu'un papillon... Et un portable sait sauver des vies !
(...)
Détendus mais éveillés, nous traçons sur nos toiles les contours du lac et ses mouvements doux. Pendant les heures qui suivent, nous ne parlerons pas....
Il y aura juste les sons d'alentour, les sons de la peinture, les sons de mastication des bliblis et des gosiers abreuvés...
 À la fin du jour, nous nous sourions, faisons les trois pas en arrière réglementaires et jetons un vrai coup d'oeil à nos créations. Si l'on regarde bien, on peut voir, dans nos lacs sur toile, des images vivaces, reflets de nos jeunes coeurs : nous y voyons le poids du drame potentiel et la légèreté d'une vie devant soi...
Nous y voyons l'éternité d'Amour qui nous lie à jamais, forgée par ce chemin à deux via la matrice sacrée. Nous y voyons l'exaltation du "tout à vivre" et la lassitude désabusée du "déjà vécu"...
Nous y voyons surtout une envolée de papillons, annonciatrice du printemps revenu ; et puis de l'éphémère, de la grâce, la fragilité vibrante de nos quinze ans...
Nous y lisons, imprimé dans le creux des vaguelettes : "Primo tempo vitarum, sumus papiliones": "Au printemps de nos vies, nous sommes papillons"
 (...)

Matériel sous le bras, nous prenons le chemin du retour, encore tout chauds de soleil et du bonheur de créer.
Parce que créer c'est Être et qu'Être est un printemps...
Juste savourer l'instant et juste se rappeler cette banalité: chaque minute est unique et, à chaque seconde, le sens peut s'inverser...
La vaste infinité se lit dans nos tableaux.
 Il suffit pour cela, en ça comme en toute chose, de voir avec son coeur.

Stéphanie Bellido

JE TE DONNE POUR LA VIE...

JE TE DONNE POUR LA VIE
Une nouvelle de Stéphanie Bellido
Illustrations Cécile Chopin


Vendredi 29 - 10H30 - Quartier du Hédas
Assise sur son muret qui surplombe les lavoirs, Ludivine prend conseil auprès de ses rosiers.
Elle peaufine son courage de quitter Bastien, avec qui elle s'ennuie ferme depuis trois paires d'années. Là, il
dort encore, grasse mat' du vendredi, pas dépieuté avant midi. Un sursis.

Vendredi 29 - 10H30 - Place de Verdun
Hector et Marina ne passent qu'à midi mais Safari, très excitée, est déjà prête : son grand frère l'emmène camper trois jours sur la côte avec ses potes. Que des grands de terminale ! Il y aura même Pedro, le plus beau de la bande.
Zaïon tempère sa soeur, ce petit bout de femme qu'il gratifie parfois de "trop vivante". Quinze ans déjà qu'il
veille sur elle.

Vendredi 29 - 10H30 - Les Halles
Judith s'achète une botte de gypsophile, un peu cher à l'achat mais éternel. Elle en amasse chez elle, des brassées séchées. Elle a déposé Sarah à l'école toute proche et dispose d'une bonne heure pour vadrouiller
dans les allées achalandées. Elle se sent légère et, aujourd'hui, plutôt jolie.

Vendredi 29 - 10H3O - Etablissement Français du Sang - Site de Pau
Elroy avale un thé, le sixième de la matinée. Les premiers donneurs de la journée ne vont pas tarder.
Ils viennent pour un don de plasma et cela enchante Elroy. Il s'agit de survie humaine. Pourtant, les dons
sont encore trop rares.
Il y a bien des substituts de plasma mais ils se révèlent insuffisants quand les cellules ont besoin d'oxygène en profondeur.
Elroy pense aux dernières recherches sur les substituts sanguins : ils auraient créé un "transporteur d'oxygène", le P.F.C. Cela le fait rêver.

Vendredi 29 - 10H30 - Louvie-Juzon
Aude défaille à l'idée de ce qu'elle vient de faire. Elle touche inconsciemment son ventre. De toutes les manières, elle a su se taire : personne n'en saura rien.

Vendredi 29 - Midi - Quartier du Hédas
Le poulet a voltigé au travers de la vaste cuisine, répandant son jus, son gras et ses tranches de farce.
Il a crié. Elle l'a laissé faire. IL a pleuré. Elle lui a tourné le dos. Il a hurlé. Elle a mis un disque. Il l'a insultée. Elle est restée muette. Il l'a menacée. Elle lui a dit "ça suffit, Bastien !"
Il l'a frappée, d'abord à la lèvre, puis à la tempe. Elle n'a rien pu faire.

Vendredi 29 - Midi - Place de Verdun
Safari voudrait abréger les adieux aux parents, les calinards, les blablablas... au lieu de quoi, ils sortent tous au jardin pour y siroter une orangeade qui n'en finit jamais d'être bue.
Enfin, ça sonne à la porte : ce sont Hector et Marina.
Sans presque s'en apercevoir, Safari est dans la voiture. Une R21 chargée à bloc. Peu après, la voiture
démarre.
Son coeur bat la chamade. Ils vont chercher Pedro.

Vendredi 29 - Midi - Etablissement Français du Sang - Site de Pau
Elroy attrape une pâte de fruit sur une table de l'accueil. Trop sucrée mais bienvenue.
Voilà bien une demi-heure que le jeune couple est parti. Il les a trouvés matures, conscients, cela le fait
espérer. Son esprit vagabonde sur la piste des cellules souches, les cellules initiales de la vie, prélevées dans
le cordon ombilical ou dans le plasma. il rêve de participer à ces techniques novatrices. Il voudrait se sentir utile.

Vendredi 29 - Midi 15 - Rue Montpensier
Judith embrasse son fils et le regarde s'engouffrer dans la R21 avec son sac à dos et celui à provisions.
Tous lui font un signe et la voiture démarre.
Pedro bise les filles, "tchèque" les potes, se met à l'aise à côté de Safari. Ils sont au complet, la liberté en proue.

Vendredi 29 - Midi 15 - Louvie-Juzon
Le regard vide, les poings farouchement serrés, elle imagine si elle l'avait laissé vivre... un fils, elle en est
persuadée, qu'elle aurait prénommé Lunien.

Vendredi 29 - 10H30 - Rue Samonzet
Hector et Marina sortent de la douche qu'ils ont prise ensemble.
Le week-end s'annonce paradisiaque : ils ont rendez-vous à 10H30 pour leur premier don de plasma, et à
midi, ils vont joindre leur couple d'amoureux à leur clan du lycée. Ils partent camper trois jours à Saint-
Jean de Luz.
Ils se sentent heureux.

Vendredi 29 - 11H30 - Quartier du Hédas
Ludivine respire ses rosiers, pousse et passe le portillon de bambou, marche jusqu'à la place Gramont où elle boit un jus, lit le quotidien, fait un quinté. Elle va acheter un poulet farci, des chips à dorer au four, un pot de rouge.
Ensuite, elle rentrera dans ce qui est encore un chez eux, respirera ses rosiers (!), dressera la table, attendra qu'il se réveille. Alors elle lui servira du blanc de poulet, des chips chaudes, un verre de vin et lui dira... - bon appétit ! - qu'elle et lui, c'est fini.

Vendredi 29 - 11H30 - Place de Verdun
Zaïon termine son sac et se fait un café. Il demande à Safari d'avoir la grâce de s'agiter moins et de se
mettre au piano.
Il sait que cela la calme. La demi-heure qui suit est exquise, ponctuée par l'odeur unique du café qui coule et les valses de Chopin que Safari ne massacre jamais.

Vendredi 29 - 11H30 - Les Halles
Judith finit son marché, elle doit rentrer. Sarah mange à la cantine mais Pedro, son grand fils, part en weekend
sur la côte. On passe le prendre vers midi. Elle leur a pris de la tarte au saumon, des fruits, du fromage de brebis et deux saucissons secs. Elle rajoute une dizaine de pâtisseries libanaises.
Pour sûr, tout sera mangé ! C’est "goulu" à cet âge.

Vendredi 29 - 11h30 - A la cafétéria
Elroy avale un énième thé en feuilletant le livre d’or.
Cela lui fait chaud au coeur de lire le témoignage des donneurs qui se révèlent assidus. Elroy est las pourtant. Il voudrait travailler plus : cela voudrait dire qu’il y a plus de volontaires. Il élabore mentalement tous les possibles qu’apporterait la création d’un transporteur d’oxygène, soluté compatible avec tous les groupes sanguins. Les recherches sur les échanges transfusionnels d’hémoglobine humaine et bovine sont exemplaires mais doivent faire leurs preuves. Le sang a tant de fonctions ! De cela Elroy ne se lasse jamais.

Vendredi 29 - 11h30 - Louvie-Juzon
Aude sent que ça se tord à l’intérieur. Ça commence à faire très mal. « On » lui a certifié que la méthode,
entièrement naturelle, marchait souvent .Elle se martèle le ventre de ses paumes. Elle sort en grande nature, se traîne jusqu’à la rivière, s’accroupit derrière des sauvageons. Bientôt, elle sent, par jets, le sang entre ses jambes, plus dur à un moment : comme un caillot. Elle sait que c’est Lui. Adieu Lunien.
Aude trouve à grand peine la force de composer le 18 et d'appeler au secours.
Elle est en train de se vider de tout son sang. Elle tente, livide, de tenir sur ses pieds. Elle raccroche, rassérénée par la probable arrivée des pompiers. Ils viennent d'Arudy. Aude se hisse dans sa baignoire et
fait couler l'eau froide sur son sang en cascade. Elle est affolée mais n'a plus l'énergie de l'être.


Vendredi 29 - 11h30 - Etablissement Français du sang - Site de Pau
Hector et Marina n’attendent que le temps de manger, trop sucrée mais bienvenue, une pâte de fruit à
l’accueil. Puis tour à tour, ils partent dans le cabinet du docteur Elroy qu’ils trouvent chaleureux, fervent,
investi. Enfin, sous l’égide d’une équipe médicale adorable, ils donnent leurs bras à l’aiguille et pour la
vie. Leurs regards, tranquilles et complices, se sourient.
Ils voient le sang se séparer en globules qui repartent d’où ils viennent et en plasma stocké dans une poche.


Vendredi 29 - Midi 15 - Quartier du Hédas
Ludivine ne reprend pas connaissance. Elle gît sur le sol de la cuisine, le visage tuméfié, des marques
d'étranglement au cou, la robe déchirée. Du sang coule de ses narines et de son oreille gauche. L'oreille
du coeur. Elle respire encore.

Vendredi 29 - midi 30 - Etablissement Français du Sang - Site de Pau
Elroy est en pleine cogitation sur le couplage de macromolécules d'hémoglobine quand un appel urgent
le tire de sa réflexion : Aude, sa fille cadette vient d'être admise aux urgences. Elle est victime d'une violente hémorragie et devrait être transférée sous peu avec espoir de survie. Elroy avale un thé, déclare forfait pour la journée et démarre en trombe pour l'hôpital, par chance à dix pas.

Vendredi 29 -midi 30 - Sur la route du départ
A hauteur du pont d’Espagne, Marina pense brusquement à sa soeur : « Eh ! Si on proposait à Ludivine de camper avec nous ? Elle déprime ces derniers jours…» Tous sont ok, demi-tour, direction le Hedas.

Vendredi 29 - midi 45 - Place Gramont
Hector a beau freiner, il ne peut éviter le piéton qui s’est littéralement jeté sous ses roues. Dans le choc, Safari est brutalement projetée contre le pare-brise.
Elle n’avait pas encore attaché sa ceinture. Le jeune homme renversé gît à terre. C’est Bastien.
Les deux saignent abondamment. Pendant qu’Hectoret Zaïon appellent les secours, Marina file à pied et en
larmes chez Ludivine au Hédas. Elle ne sait comment annoncer à sa soeur l'accident qu'ils viennent de vivre et qui implique Bastien.

Vendredi 29 - Midi 55 - Quartier du Hédas
Quand Marina arrive enfin, elle n'a pas encore passé le portillon qu'elle sait qu'il y a ici un drame. Elle le sait
en regardant les rosiers de sa soeur : tous, sans exception, oui, tous les rosiers saignent. Le hurlement strident que pousse Marina en découvrant sa soeur à terre s'entend jusqu'au cimetière.

Vendredi 29 - 13H15 - Hôpital de Pau
Le week-end est sacrément abrégé et les jeunes amochés.
Judith, Elroy, et les parents de Zaïon et Safari, sans se connaître, se retrouvent à l'hôpital autour de leurs enfants respectifs. Ils attendent les verdicts de survie d'Aude, Ludivine, Bastien et Safari, tous quatre en attente de transfusion de sang.
Elroy, qui planche dessus tous les jours, ne pensait pas un jour en vivre à ce point l'essence même : savoir sa fille perdue si aucun sang compatible n'est aujourd'hui disponible...
Il sait qu'Aude est B+, un sang rare dont la pénurie en banque du sang n'est plus à prouver.
Tous se solidarisent, emplis d'espoir. A haute voix, ils se promettent dès lors de grossir le rang des donneurs de sang.

Vendredi 29 - 19h00 - Hôpital de Pau
Les quatre jeunes sont hors de danger. La vie reprend le dessus, grâce à ces donneurs anonymes dotés d'une conscience plus élargie que d'autres qui ne donnent pas...
Yeux fermés, yeux ouverts, assis ou allongés, tous ont sur le visage un merveilleux sourire, un sourire généreux, empli d'une grâce nouvelle qui ne les quittera plus.
La grâce de ceux qui donnent pour la vie.



Stéphanie Bellido

JE SAIS D'OU JE VIENS....(illuss et zik)
JE SAIS D'OU JEVIENS
Une nouvelle de Stéphanie Bellido
Illustrations Cécile Chopin


« J'essaie de préserver l'idée que les forêts et cette
planète sont vivantes afin de vous la retransmettre, à
vous qui avez oublié ce savoir ».
Paolinio Païa Khan (Brésil)


FIN FEVRIER.
...Moi aussi je Respire, moi aussi j'ai des pores. Ceux qui me visualisent disent qu'à défaut d'être peureuse je suis poreuse et, croyez-moi, mes petites cavités me servent à ventiler. Il en va ainsi pour plusieurs matières minérales.
Par contre, mon coeur ne martèle pas, mon ventre ne se noue pas, mes membres ne s'agitent pas, mon cerveau ne plie pas sous les ordres de neurones malmenés ou face à un conditionnement imposé.
Pour la bonne raison que je n'ai ni coeur, ni ventre, ni membres, ni cerveau.
Ni voix non plus, ce qui me préserve du dire inutile qui est, j'en suis pour lui désolée, le propre de l'Humain.
Ainsi donc je suis pierre ponce, je respire par mes pores, je vois, entends, vibre par mes pores, je suis poreuse et âme pure : « Objets inanimés, avez- vous donc une âme ? »
Je ne suis pas objet - quoique souvent considérée comme tel : porte- bonheur, de décoration, ponceuse d'or fin ou même grattoir à peau morte- je suis matière !
L'humain aussi aurait une âme ? Alors il l'a reçue avec l'art de l'enfouir et avec une vie pour la dénigrer !
Le vent n'aurait pas d'âme ? Voyez pourtant sa légendaire puissance...
L'océan n'a pas d'âme? Quand bien même: il s'évade, influe, et Dieu sait s'il en regorge en ses abris de profondeur.

 Justin me transbahute partout, me caresse entre ses doigts, joue avec moi, me contemple comme on contemplerait un astre, me fait grâce de jolies confidences sur sa vie, Olivia, le bébé à venir...
Il lui est arrivé de me laisser stagner deux semaines dans la poche de son baggy vert, mais, mis de côté ce sombre épisode, je n'ai jamais trouvé à me plaindre.Objection ! Lorsqu'ils m'emmènent avec eux aux lacs d'Uzein ou de Beaudreix, j'ai un incontrôlable pincement aux pores tant j'ai peur qu'ils aient, l'un ou l'autre, l'idée saugrenue de me balancer à la flotte.
Olivia surtout, qui est championne en ricochets.
Mais au fond, je sais qu'ils m'aiment « symboliquement », et qui jetterait impunément un symbole à l'eau ?
J'ai grand destin d'être tombée sur eux, je suis bien mieux dans leurs poches que porte- encens dans un bar bulgare ! Ou Dieu sait quoi encore ? J'aurais pu atterrir entre les mains d'un touriste japonais qui m'aurait numérisée puis enfermée dans une vitrine ad vitam aeternam...
Pour le coup, j'aurais cessé de respirer et c'est, comme il le pense, un minéral mort que le japonais aurait pointé du doigt pour ses petits enfants:«souvenir de Bulgarie»!
La vérité, c'est que, d'où qu'il vienne, il aurait tout faux le touriste : mon parcours n'a pas été si simple, ni Justin ni même Olivia n'en ont conscience.
J'ai un très long vécu de pierre, j'ai quand même cent vingt- quatre ans! Je m'appelle Xoul. Je suis venue au
monde en mille huit cent quatre vingt-trois, dans l'île de Krakatau en Indonésie.
Depuis le mois de mai de cette même année, ma matrice, entrée en éruption, se préparait à notre naissance en projetant de colossales quantités de poussières dans le ciel et, dans la nuit du vingt- six au vingt -sept août mille huit cent quatre- vingt-trois, elle explosa enfin, littéralement désintégrée.
Morte en couches, Krakatau mon île- mère fut rayée de la carte mondiale le jour de ma naissance. Je suis donc orpheline. Ce qu'on peut en dire, c'est que ma mère n'eut pas la mort discrète: on entendit son agonie à plus de quatre mille kilomètres, jusqu'en Australie!
Les plus imposants de ma fratrie -de véritables îles de pierre ponce- endommagèrent, à leur grand désarroi,
toutes les embarcations qu'ils rencontrèrent.
Moi qui suis fort petite, j'ai dérivé longtemps, des jours et des jours, sur l'Océan indien, luttant contre les ondes de chocs qui engendraient des raz de marée plus au moins gigantesques... Les ondes firent sept fois le tour du monde, moi seulement une...
Après des mois d'errance maritime, j'ai, on ne sait pourquoi, atterri sur une côte bulgare, échoué serait
plus juste. J'y ai été ramassée par une femme éprise de l'art des coquillages qui, après m'avoir détaillée avec intérêt, m'a rejetée sur un quelconque bord de route ! N'aurait- elle pu au moins me laisser sur le sable, bercée par l'écume que j'ai connue en naissant?
Pourtant, veillait ma bonne étoile qui ne faisait qu'enclencher les effets papillons qui me mèneraient jusqu'à Pau, dans la vie de Justin...
C'est en effet au bord de ce chemin que m'a trouvée Shubby, la serveuse globe trotter qui a pris l'étrange
initiative de me fourrer dans les pores de fins bâtonnets d'encens, par bonheur divinement parfumés.
Le miracle prit sa résidence dans le billet d'avion que prit Olivia: elle se rendait en Bulgarie dans le but d'étoffer son mémoire d'agronomie sur le yaourt.
Il est vrai qu'Olivia se montre imbattable sur le sujet des vaches et du brassage « à la bulgare » !
Par miracle, elle a entendu mon appel poreux et me voilà paloise... Sûr que depuis j'ai grand bonheur à vivre avec eux, même si je souffre de ne pouvoir leur dire à quel point, parfois, je les trouve stupides. Mais l'humain a tendance à mépriser ce qui est à ses pieds.
Pour ma part, j'ai de la chance : je suis leur pierre préférée.

 Le bois n'a pas d'âme... Pourquoi donc brûle-t il ?
Les métaux, la matière, l'Eau, La Terre, le Feu, l'Air...
N'est- ce pas globalité ?
Le caillou n'a pas d'âme ? Vous allez me vexer, le caillou est mon frère !
La seule âme à mon sens profondément viciée reste celle des humains...
L'humain a perdu son intégrité, je le sais pour l'avoir longuement observé ; en un pacte étatique et tacite, il en a troqué la majeure partie contre de bien piètres pouvoirs : ceux de manger, de se laver, de s'exprimer, de s'informer, de consommer, de se conforter, de se réconforter, de se soigner...d'uriner même !
Un véritable désastre.
Rien au monde ne me déplairait plus que de me réincarner en Être humain.
L'Être humain s'est renié, avili. Il s'est menti. Il se soumet à des lois anti-nature, voire même les encourage ou les initie.
Il se montre souvent veule, inconscient, pleutre, envieux. Arriviste, peureux, égoïste, vantard. Fuyard.
Sourd et aveugle à tout ce qui le remettrait en questions. Leurre vivant...
Justin me trimballe partout avec lui et fait partie de ces rares humains qui me font les aimer. Il est fougueux, sincère, amoureux et frais. Il a quarante-deux ans et c'est sa jeune fiancée de vingt-huit ans, Olivia, qui m'a ramassée en Bulgarie où je servais de porte encens.
Elle m'a, comme on dit, dérobée, m'a fait prendre l'avion dans sa poche de jean moulant -première fois que je voyageais par voie d'air, certes bien au chaud !- et, dès son arrivée à Pau, m'a offerte à Justin qui l'attendait au « Cockpit » où ils aiment à se retrouver, même les jours où aucun d'eux ne part ni ne revient...
Ce jour- là, c'était champagne ! Elle m'avait enroulée dans du papier de soie violine et, en me lovant délicatement au creux des mains de Justin, elle s'est lancée dans un exposé sur sa « théorie animiste »: elle lui a affirmé que j'étais légère, perméable, flottante, sûrement centenaire, ronde, pure et décapante. Que j'étais donc, d'évidence, le Symbole de l'Amour !
Olivia est amusante, elle trouve des symboles à tout.

FIN OCTOBRE.

Olivia est à présent ronde comme une grosse pastèque. Leur petite Jaïna arrivera dans quelques semaines.
En attendant, elle me roule sur les monts et les pentes de son ventre mouvant sans deviner à quel point c'est une sensation exquise.
Ce qu'elle est très loin de soupçonner et qui n'a pas d'égal, c'est le fait que depuis deux mois je communique avec Jaïna ! Nous échangeons nos pensées à travers la paroi charnelle qui la protège d'un monde pas encore fait pour elle. Ou c'est elle, plutôt, qui n'est pas prête... N'étant pas encore née, elle est humaine certes mais encore aquatique, ce qui la préserve de la fatale omission des cinq sens et aussi de conscience, dont sont friands les humains oublieux.
En tant qu'esprits libres, toutes deux nous communiquons par transmission de pensées, et je peux affirmer que Jaïna a oublié d'être bête ! Là d'où elle vient, elle a côtoyé toutes sortes d'âmes, y compris dans ma branche généalogique.
On y rencontre des pierres, ponces bien sûr mais aussi précieuses, fines, à feu, levées, de taille... Les cailloutis, silex, menhir, saphir, améthyste, hématite et autre topaze sont tous mes cousins et, quand on sait l'interaction entre minéraux et végétaux, on constate assez vite que ma famille n'a rien à envier à l'humain quant à sa multiplicité !
Pourquoi donc le bipède à poils se croit-il tellement supérieur à nous, humbles essentiels ?
Les enfants - et ceux qui en ont gardé l'âme - sont seuls à nous crédibiliser, n'hésitant pas à nous qualifier de « trésor » lorsqu'ils nous dégotent au fil d'une balade en nature ou d'une plongée sous-marine...
C'est pour cela que je suis ravie de m'entretenir avec la petiote qui s'annonce à mon sens fort spirituelle ! (...)

27 NOVEMBRE.
Le 22 novembre à 19H15, Jaïna est venue au monde, après neuf heures de travail : j'y étais, serrée dans la main gauche de Justin qui, ému profondément et heureux comme un ballon d'hélium, assistait à l'accouchement.
Cette petite a, c'est inné, un caractère de feu, de tempête tropicale, de vent fou, de mer déchaînée... et la douceur des alizés, d'une forêt non dénaturée, d'un rayon de soleil, de la neige encore vierge... C'est une petite fille aussi féroce que sage. Complète, terrienne, universelle.
Je me suis entichée de cette bipède imberbe, miniature, ancestrale.
Trois jours après sa naissance, lorsqu'Olivia et Justin lui ont présenté la maisonnette où elle va désormais vivre, Justin m'a solennellement présentée à Jaïna : «Regarde, mon trésor : c'est Rover, la pierre symbole de ta conception. C'est ta maman qui me l'a offerte. Elle vient de Turquie.Elle est le gage de notre Amour et de notre désir de toi".
Curieusement, Jaïna n'a pas perdu ses dons de communication cérébrale en naissant ; j'ai donc immédiatement saisi ce qu'elle leur disait : « Certes, elle est vagabonde mais elle ne vient pas de Turquie et elle ne s'appelle pas Rover. Ta pierre s'appelle Xoul, papa, et elle vient de Krakatau, en Indonésie ; même que Krakatau n'existe plus depuis ce jour-là, parce que c'est comme ça, parce que c'est la vie, il y a plein de morceaux de Terre qui disparaissent sans que personne n'en sache rien, et que Xoul est issue de ces terres disparues.»
C'est ce qu'elle a répondu à son papa, Jaïna...Mais Olivia, sa tendre maman, a dit : « Elle doit avoir faim!», et Justin, son super papa, a dit : « Ou peut-être qu'il faut la changer ? », et ils se sont regardés avec un sourire niais, sortant couches et tétons.
Jaïna m'a alors fixée d'un regard hébété : « Dieu que ça va être compliqué de se faire entendre ! Ils semblent ne pas du tout me comprendre, pas vrai Xoul ? Mais je crois que je les aime déjà... ».
Toujours par transmission, je lui ai répondu : « N'attends des humains que ce qu'ils peuvent donner, la plupart se sont égarés en route. Aime-les ma belle, moi aussi je les aime mais toi tu es différente, tu as l'esprit pur, Jaïna, tu as - par grâce - su ne pas le perdre. Alors, n'oublie jamais d'aimer aussi les forêts, les chemins de terre, le vent, même dément, les couleurs du ciel, la magie de l'air, l'écume du sel...
Cultive ta différence, ma perle, aime ta planète. Et surtout aime-toi, ne t'oublie pas en cours de route.
Parce que la route est longue. Parce que la route est courte.
Parce que la vie est enrichissante. Et que tout est de la même trempe, à la fois rien et tout, à la fois ci et ça, c'est question de regards... N'oublie pas d'où tu viens, je t'y aiderai crois-moi.
Moi, je sais d'où je viens... Je suis fleur de rocaille...».

C'est ce que je lui ai répondu, moi, à Jaïna.